mercredi 10 mars 2010

Extrait de " En Mémoire de Nous "

A écouter avec le texte:





Un soir, avec des amis, ils se retrouvèrent dans un petit piano-bar à Paris. Un ancien copain qu’elle n’avait pas vu depuis des années s’approcha d’elle, et ce n’est que lorsqu’il arriva à sa hauteur et s’adossa au bar qu’elle le reconnu.
- Hey, David ! s’exclama-t-elle toute heureuse de le revoir.
Avant même qu’elle n’ait pu terminer sa phrase, il l’embrassa et la prit dans ses bras en la soulevant ! Elle ne fut pas étonnée : c’était tout lui ça ! Un peu foufou, souriant et plein de vie.
- Quel bonheur de te revoir, dit-il. Tu es ravissante.
Il la déposa par terre et l’examina de la tête au pied en la faisant tourner sur elle-même.
- Cette couleur te va à ravir.
Ambre éclata de rire, et l’en remercia. Puis il l’embarqua sur la piste de danse. Elle n’arrêtait pas de rires aux éclats. Il était si adorable et elle se laissa emporter par sa bonne humeur ! Ils évoquèrent le passé, leurs vies, leurs amours, bus et dansés encore et encore…

Ambre avait la tête posée sur son épaule et ferma les yeux. En les rouvrant, une silhouette attira son attention. Elle l’aurait reconnu entre mille silhouettes : Robert était ici et à son bras une brune ! La panique l’envahit. Elle sentait ses pieds vaciller sous l’effet « choc » de le revoir et surtout dans cet endroit. Les premières questions vinrent se poser en elle.
Depuis combien de temps était-il là ? Devait-elle aller à sa rencontre, ou bien attendre qu’il vienne à elle ? Toutes ses questions se bousculaient dans sa tête.

Elle voulut faire bonne impression devant lui et cette femme, elle sourit, but quelques verres avec David. Se forçant à ne pas le suivre du regard, à ne pas le chercher... Puis, elle s’éclipsa. David se sentit obligé de ne pas contester...
Et soudain, une voix derrière, cette voix qui n’avait jamais cessée de vibrer en elle…
- Je te cherchais, dit-il en chuchotant au creux de son oreille.
Il vint s'asseoir à sa table, laissant échapper un soupir. Il pris la parole après de longues minutes de méditation, lui laissant la possibilité de contrôler les soubresauts de sa voix.
- Je ne savais que tu serais là ce soir …
- Moi non plus !
Ne dire que le minimum, elle ne savait faire que ça...
- Alors que deviens-tu Ambre ?
- Oh pas grand-chose ! J’avance à mon rythme…
- Tant mieux ! Tu sais sans toi je ne suis plus vraiment le même...
- Je ne veux pas savoir Robert, je ne veux rien savoir !
- Ok !
- Ça fait deux ans, deux ans depuis notre dernière rencontre... Deux ans et pourtant …
- Ambre, écoute, je ne voulais pas...
Elle le coupa :
- Je sais ! J’ai fini par m’habituer.
Ne pas pleurer, sourire, sembler heureuse, elle ne savait que faire que ça.
Elle se leva et se dirigea vers David, qui était adossé au comptoir du bar : il lui souriait et lui demanda si «  elle s’amusait bien ». Elle acquiesça de la tête en lui rendant son sourire et s’excusa auprès de lui avant de se rendre dans les lavabos !

Elle avait préféré battre en retraite, s'éloigner, arrêter ce petit jeu... Elle avait préféré partir...  Partir non pas parce qu’elle se pensait incapable de tenir ce petit jeu toute une nuit, mais seulement parce qu’elle en avait la gerbe... Parce que ses souvenirs revenaient d'une telle force qu'il lui était impossible de les ignorer, parce qu’elle avait envie de crier au monde entier et bien plus encore à lui que ce n'était pas juste, qu’il n'avait pas le droit de lui faire enduré tout ceci.

Au même moment, une femme s’approcha… Son visage reflétait un brin de colère. Elle agrippa Ambre par le bras.
- Mais qu’est-ce qui vous prend ?
C’est à ce moment là qu’elle vit son visage ! C’était la femme pendue aux bras de Robert.
- Lâchez-moi immédiatement ! hurla Ambre en la repoussant.
- Je vous ordonne de ne plus vous approcher de lui, dit-elle avec un regard froid.
- De qui parlez vous ? demanda-t-elle folle de rage.
- Robert !
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler ! Maintenant lâchez moi … J’aimerais rejoindre mes amis !
- Je comprends qu’il s’est amouraché de vous, dit-elle sarcastiquement. Vous êtes plutôt jolie. Mais une traînée reste une traînée ! Elle ne sont bonnes qu’à foutre au lit … Et ensuite leur coup tiré, ils rentrent toujours chez eux retrouver leur petite femme ! Sur ce bonne soirée…



Et elle partit la laissant seule face à ce qu’elle lui avait envoyé en pleine gueule.

Aucune larme... Rien, pas même une lamentation, ni cri de désespoir, rien...Et ce n'est qu'en passant le pas de la porte, qu’elle pris conscience de tout ce qui venait de se produire

Elle se souvint être sortie comme un automate, le bruit de la musique si bruyante commençait à lui donner une migraine atroce. Prenant l'air sur une des multiples terrasses de la boîte, quelques filles interpellèrent son attention de part leurs cris et leurs rires, elles étaient toutes aussi bourrées les unes que les autres.

Puis elle se souvint avoir lâché une insulte ainsi qu'un cri à la hauteur de la douleur, se dirigea vers l'entrée de la boîte en trombe, bousculant les gens qui dansaient. Elle mit un temps fou pour retrouver David. Et celui-ci l’embarqua sur la piste de danse. Elle ne voulait qu’une chose : oublier… Elle devait oublier. Elle but encore et encore !
Soudain, elle vit Robert s’approcher d’elle ! Elle s’accrocha aux bras de David quand Robert  posa sa main sur son épaule et, d’un geste brusque, il empoigna le bras d’Ambre.
- Mais qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle, outrée.
David ne comprenait pas, et voulut s’en mêler mais Robert lui fit comprendre d’un signe de la main de rester en dehors de cette histoire. Ambre intervint et rassura David.
- Ne t’inquiète pas, je le connais c’est un ami à moi, dit-elle en foudroyant Robert du regard.
Elle demanda quelques instants à son ami et s’éloigna en ordonnant d’un regard à Robert de la suivre.
- Mais qu’est-ce que tu veux prouver ?
- Qui est cet homme ?
- Je n’ai pas à te répondre !
Elle s’énerva de par son comportement. C’était la première fois, depuis qu’ils se connaissaient, qu’il la secouait si violement pour qu’elle réagisse et qu’elle lui réponde, mais elle était têtue et fière ! Elle se défit de ses bras qui l’entouraient, mais il la plaqua contre le mur ne lui laissant aucune chance de bouger. Il était trop fort pour elle, et dans l’état où elle se trouvait et avec tous les verres qu’elle avait bus, elle n’avait plus la force de lutter !
- Désolé de m’être emporté, dit-il plus calmement, cette fois. Mais ça m’a fait choc de te voir dans les bras de ce type !
Il se pencha sur elle et l’embrassa violement. Elle essaya de toute son âme de le repousser, sans y arriver. Elle avait autant envie de lui que lui d’elle !
Puis soudain, il la relâcha et lui dit :
- Je t’ai regardé toute la soirée, et je ne t’ai jamais vu aussi souriante et pleine de vie que ce soir ! Tu as vite oublié notre histoire.
Cette phrase lui fît l’effet d’une claque qui la ramena à la réalité…
- Si ça peut te consoler de le penser, alors pense le… Le reste importe peu !
- Qu’est-il advenu de nous ? demanda-t-il…
- Nous ? Il n’y a jamais eu de nous, juste des moments d’égarements, puis on se réveille et on s’aperçoit que l’histoire ne nous appartient plus…
- Ce n’est pas vrai ! Tu ne le penses pas… Pas toi, avait-il dit, étonné et en colère.
- Qu’importe ce que je pense, tu passes bien ta vie à te mentir, je passe la mienne à me dire que c’est bien mieux ainsi !




Ambre était face à lui cherchant désespérément un indice, une preuve de son amour, un petit quelque chose qui lui montrerait qu’elle s’était totalement trompée, que tout n'était pas fini, qu’il l’aimait encore...Cherchant, le suppliant silencieusement de lui faire comprendre l'incompréhensible, attendant, patientant... Elle était là, devant lui… Allez Robert, montre-lui... Dis lui... Crie lui... Mais rien... Rien… Pas même un sourire.
Après un lourd silence, avant de partir, il rajouta :
- Tu n’es pas Ambre, ma Ambre, celle que j’ai aimée ! Je hais la femme que tu es devenue.

Comment oublier sa façon de lui avoir lâché cette dernière phrase ? Et cette froideur dans ses yeux ! Ce fût pour elle la deuxième humiliation de la soirée. La nausée commençait à monter, son souffle se fit rare, sa gorge s’était nouée. Impuissante. Elle s’enfuit en courant, ignorant le froid piquant qui lui mordait sa gorge nue, ses mains rougies par le vent glacial. Dévalant à toutes jambes l'avenue, sous le regard médusé des passants, elle emprunta la première rue transversale, sans réfléchir, puis la suivante, jusqu'à se perdre dans une allée piétonne, déserte. L'endroit était austère, dépeuplé, c'en était réconfortant. A l'abri des regards, elle se laissa glisser contre un mur froid, les briques usées éraflant sa robe noire. Sa respiration était saccadée, erratique. Elle sentait les larmes lui monter, mais pas une ne vint rouler sur son visage. L'angoisse avait comprimée sa cage thoracique, et cette envie de vomir, toujours présente, avait retourné son estomac. Et son cœur battait avec violence, chaque pulsation douloureuse lui rappelant sa détresse.

Elle se sentit prisonnière de ses propres sentiments. A quoi bon nier ce frisson qui chatouillait ses entrailles chaque fois qu’elle croisait le regard de Robert. Cette vague de chaleur divine qui parcourait sa peau. Cette impulsion, électrique qui sillonnait sa colonne. Oui, elle était devenue une menteuse formidable. Mais elle en était la première victime.

Combien de temps était-elle resté ainsi, pitoyable, vautrée sur le sol givré ? Elle l'ignorait. Elle n'avait même plus la force de raisonner. Le regard vide, les bras pendant le long de son corps inerte, elle contemplait la vieille vitrine qui lui faisait face, couverte de peinture grise. Peu à peu, le froid ambiant glaçait ses extrémités.
- Ambre !
Elle leva la tête, reconnaissant la voix de David. Il accourut vers elle, ses affaires à la main. Sur son visage, la peur laissant place au soulagement, avant que l'inquiétude ne vienne peindre ses traits.

Elle tenta de se relever, refusant de montrer l'état navrant dans lequel elle se trouvait. Plaquant au sol en appui ses mains engourdies par le froid, mais le contact fut douloureux. Se hissant sur ses jambes fébriles, elle tangua un peu, espérant qu’il ne le remarque pas.
- Mais tu trembles ! s'exclama-t-il en l'habillant de son manteau. Merde Ambre, qu'est ce qui t'as pris ? Tu es complètement inconsciente !
Elle ne répondit pas, se contentant de fouiller son sac à la recherche de ses gants, geste rendu maladroit par ses doigts raidis. Elle n'aurait probablement pas remarqué le frisson intempestif qui l'avait saisi s'il ne lui avait pas fait remarquer. C'était la première fois qu’elle le voyait en colère, une colère suintant d'inquiétude.
- Répond-moi ! Tes lèvres sont bleues. Heureusement que je t’ai suivi. A croire que tu te serais laisser crever ici !



Un mouvement trop brusque, et ses clés tombèrent au sol, dans un cliquetis métallique désagréable à l'oreille. Avant d'avoir eu le temps de se pencher, David les déposa déjà dans sa paume de main glacée. Elle enfila ses gants en vitesse. Elle se sentit humiliée, bien que soulagée de constater que son ami ne la traitait pas avec condescendance. Son courroux avait quelque chose de revigorant, comme une piqûre d'adrénaline, stimulante.
Il essaya de la relever et elle s’était blottie contre son torse… Elle supposa qu’il avait compris son état d’esprit !

 - Viens, je te raccompagne chez toi, avait juste dit David.

Dans ces conditions, les mots sont vains, inutiles, bien trop futiles... Les mots ne servent qu'à exprimer la déchéance du monde, le pathétique de la vie. Ils ne définissent que l'indéfinissable, ils ne recherchent que la perfection. Ils rendent ordinaire l'unique, tentent de magnifier le superbe, extrapolent le magnifique. Les mots s'agonisent, se perdent, transforment, affolent, détruisent...Les mots sont aussi inutiles que vitaux, vains que nécessaires ; un tout, un rien... Parfois les mots ne suffisent pas, ils sont souffle, murmure... Parfois ils ne suffisent plus et le silence s'impose... Les mots ne sont pas combatifs, ils ne tentent pas l'impossible ils ne font que le décrire ; ils n'appellent pas à la remise en question, à l'introspection, ils ne sont que superflus... Pourtant... Il en suffit souvent de quelques uns... D'une phrase aussi simple que nécessaire, il suffit parfois de savoir les choisir, d'avoir l'intelligence de les associer avec délicatesse, pour que les mots aient une réelle importance...
Trois mots... Trois futiles mots, une phrase... Une seule et unique phrase...

Et c'est alors que les mots prennent tout leur sens...

Mouna Toujani

Mouna Toujani

Extrait de " En Mémoire de Nous "

A lire avec cette musique:






L’inévitable

Et il y a ces mots que nous ne pouvons prononcés, ces mots qui restent suspendus à nos lèvres, des mots qu'on voudrait dire, des phrases qu'on pense vaines et inutiles, mais bel et bien nécessaires... Il y a ces silences qu’elle aurait dû transformer en mots, ces silences bien plus éloquents qu'un geste, qu'une parole, ces silences qui anéantissent tout. Elle aurait dû lui parler, lui dire que tout ça n'avait aucun impact sur elle, qu’elle ne ressentait plus rien, qu’elle était guérie, de Robert, d’eux, de ce passé qui la hante. Elle aurait dû lui mentir, elle aurait dû faire renaître cette étincelle qu'il y avait dans ses yeux lors de leurs premiers instants, elle aurait dû le faire sourire, lui faire l'amour, lui dire je t'aime... Elle aurait dû lui faire comprendre que le passé n'était que poussière et que son présent était avec lui. Elle aurait dû... Rien que pour lui, juste pour lui... Pourtant... Elle n’avait rien dit. Elle n’avait pas tenté de se justifier, ni même de se trouver une quelconque excuse, elle n’avait répondu quand il lui avait demandé si elle l'aimait, elle a au lieu de mentir, baissé les yeux lorsqu'il lui avait demandé si elle aimait Robert bien plus qu’elle ne l'aimait lui, elle l’avait laissé partir... Sans un mot, sans un geste... Elle l’avait laissé partir. Parce que d'une certaine façon elle l'aimait, à sa manière, différemment de Robert ; mais elle l'aimait assez pour qu'il la quitte ; assez pour qu'il ne fasse plus partie de son enfer et de la vie qu’elle lui imposait. Mais pas assez pour essayer de le récupérer... Elle l’aimait d'une certaine manière, mais sûrement bien trop mal...

Il était une fois de plus il est parti !

Ambre ne l’avait pas attendu, elle n’avait pas espéré son retour, ni même encore qu'il la comprenne...  Elle ne voulait qu'il revienne, qu'il lui parle et trouve une solution à cette situation qui n'en a pas, elle ne voulait pas espérer qu'il veuille toujours d’elle... Elle avait simplement attendu que la journée passe et que sa fin sonne, celle de leur couple, elle avait simplement désiré qu'il la quitte, sans un mot, sans une parole... Simplement qu'il la quitte. Et elle avait prié pour qu'il ne revienne pas... Prié pour qu'il abandonne et qu'il comprenne que Robert était bien plus fort que tout, bien plus fort que lui... Mais pourtant...Vers minuit, il réapparut ; il s'était affalé sur le lit et n'avait pas dit mot, il avait attendu lui aussi ... Mais quoi ? Ambre ne savait pas. Puis dans un soupir, il lui avait dit l'inévitable, ce qu'il n'aurait jamais dû dire, ces mots qu'il n'aurait jamais dû prononcer :

- Je t'aime Ambre. Tu le sais ça, hein ?
- Oui, répondit dans un sanglot.
- Tu l'aimes et je crois que d'une certaine manière il t'aime encore. Mais je t'aime bien plus que les mots ne peuvent le dire. Et si je dois affronter ça, et bien soit, je l'affronterai...

Et sans dire mot, elle se tourna vers lui et posa sa tête sur son torse... Simplement parce qu’elle ne savait quoi répondre, simplement parce qu’elle l'aimait bien, trop mal, bien trop douloureusement, mais elle l’aimait...

Alors que Bruno était endormi, Ambre se leva, se dirigea vers le bureau et ouvrit le tiroir. Elle ressentait le besoin de lire une énième fois les mots de Robert. Ce jour où il lui avait offert ce bracelet était gravé, pour sa valeur, pour la nuit qu’ils avaient passés, pour ces mots qu’il lui avait dit, pour ces promesses qu’il avait faites… Elle se souvint de ce combat qu’elle avait du mener. De celui qui a dû être le sien...

Pouvoir réécrire le présent, le redessiner, le modifier... Mentir, par nécessité, par envie, par simple envie de ne rien dire, cacher certaines choses, enfouir quelques blessures, quelques maux... Mentir et tout contrôler. Etre maître de soi, des multiples facettes de notre personnalité, calciner minutieusement la haine, la passion, la tristesse et sourire... Et sourire, rire, parler ; pour que personne n'entrevoit la vérité, pour que le masque fasse partie intégrante de nous... Sourire, parler, et rire... Vivre même si le cœur n'en a plus envie, même si la raison perd de son pouvoir... Vivre parce que personne ne doit savoir...

Bruno n’avait prononcé aucun mot, avait jugé bon de ne rien dire de plus, de se taire pour ne pas envenimer les choses, il avait repris le cours de sa vie... Il avait recommencé à prononcer les « je t'aime » routiniers, à lui faire l'amour délicatement, il s'était de nouveau imposé dans sa vie... Il avait fait comme si de rien n'était, avait brûlé les lettres de Robert pour que rien ne reste, avait rangé son bracelet dans une boîte et lui en avait offert un, bien plus beau, bien plus onéreux, bien plus voyant... Mais sans symbolique, sans histoire, il ne reflétait rien, mise à part peut-être, la compétition. Il s'était cru investigué d'une mission, il avait cru bon de balayer l’ombre de Robert, de changer ses habitudes, il l’avait prise par le bras strictement et l’avait obligée à regarder vers l'avenir...

Ils avaient repris leur vie, les journées de travail, les soirées en tête à tête. Il avait décidé de tout contrôler, de se battre, de ne pas s'avouer vaincu... Le combat semblait perdu d'avance, ne trouves-tu pas, Robert ? pensa-t-elle une nouvelle fois anéantie. Le combat était vain, il en avait conscience mais tentait de se prouver à lui, bien plus qu'à elle, sa force à combattre un fantôme...

C'est à se demander ce qu’elle faisait encore ici, errante, un pied au dessus du vide l'autre prêt à chavirer dans les tréfonds du passé. Seule, perdue, hésitante, aimant presque cette indécision qui l'enlaçait depuis tant d'années. C'est à se demander si ce n'était pas les souvenirs qu’elle aimait plus que de raison et non l'être qui les avaient composés. Cette drôle d'impression de n'avoir sa place ailleurs qu'ici, à vivre difficilement le cœur se conjuguant au passé, les bras cherchant vers l'avenir. Pourtant rien ne lui plaisait plus ici, tout était noir, et la voix de Robert résonnait sans cesse comme figée dans le temps. Des photos de lui étaient négligemment posées par terre, esquintées par la haine et la passion, d'autres de Bruno tentaient d'éclore dans les bourgeons d'un arbre, à l'orée d'un bois. Tout semblait entre la vie et la mort, la laissant le douloureux choix de donner la vie ou son inverse en une pression de doigt. Rien ne me ressemblait, tout s'affaissait ou se créer difficilement, non rien ne me ressemblait depuis bien trop longtemps déjà, ni sa vie et celle qu’elle était devenue aujourd’hui. Et indéniablement tout la ramenait à Robert. Uniquement lui. Elle avait empêché avec ses maigres moyens d’effritaient ses souvenirs. Tentant du mieux qu’elle pouvait d'omettre le bruit des vagues et ce nom qu'elles murmuraient lors de ces journées de calme, de ne croire qu'en la noirceur d'une partie de ce paysage, d'aimer à en mourir les rafales de vent hurlant la fin, ces arbres prêts à mourir sous le poids des feuilles mortes ; la partie du ciel grisâtre où les nuages bien plus noirs que les ténèbres se battaient en duel lors de jours de tempête. Elle avait aimé tout ce qui était laid, tout ce qui s'était attardé sur les défauts, tout ce qui ne vivait plus ou s'efforçait de survivre. Elle avait aimé ce qui n'était plus, ce qui fut jadis, bien plus beau que la partie vivante de ce monde. Elle avait essayé et lorsque tout ça était bien trop dur, lorsque son cœur prêt à se briser lui criait de se résigner, elle avait laissé sa raison prendre possession d’elle, guidée ses pas, l'obligeant à passer la ligne fatidique entre le vivant et l'amorphe, pour loger quelques instants dans un monde où l'existence se faisait encore sentir. Rien ne devait l'obliger à être ici, les souvenirs se rangeaient, laissant peut-être place à de nouveaux ; pourtant les leurs, ceux d’elle et Robert étaient coriaces, ils m'emprisonnaient. Ils éloignaient Bruno, interrompant le cours du temps et l'entraînaient dans le passé. Elle voulait être plus forte, se battre ; mais elle aimait ces réminiscences, elle les aimait à en mourir... Parce qu'il ne lui restait que ça. Uniquement ça.

Ca ne dérangeait pas Bruno d'être mêlé à tout cela, d'être à son service, de tenter avec ses maigres moyens de réparer les choses, recoller inefficacement les morceaux. Rien ne le dérangeait puisque d'après lui tout le concernait. " J'ai vécu les choses comme si j'étais le premier concerné Ambre" dit-il lorsqu’elle ne pouvait s’empêcher un soupir signifiant son agacement à le savoir toujours combatif face aux problèmes ne le concernant pas. Encore une fois, il avait accepté sans broncher et même après trois ans, elle se demandait ce qui le poussait à l'aider encore. Il ne restait que ce lien. La difficulté était là, prendre une décision alors qu’elle ne faisait que vivre dans un monde imaginaire, faisant en sorte que son couple perdure dans le temps, que Bruno ne se doute de rien, régler ses problèmes alors qu’elle n’avait u’une envie, partir à l'investigation de ce qui fut jadis une vie. Le plus dur était là, affronter le présent, paraître sereine, responsable, heureuse. Devoir tenir un rôle qui n'était pas le sien, apprécier une vie qu’elle avait choisie mais qui ne convenait plus, qui ne l’avait jamais vraiment convenue d'ailleurs. Oui, le plus dur était de penser à Robert, penser à lui, silencieusement, retenir, parfois, ses larmes. Aujourd’hui, c'était la décision qu’elle avait dû prendre, c'était les conséquences qui vont en découler, cette obligation de devoir faire ce choix et non son inverse. Aujourd'hui c'était cela qui était bien plus dur que tout, et non pas de devoir quitter un monde dans lequel elle aimait loger, ce n'était pas non plus de devoir vivre un autre jour. L'inconnu, oui, elle avançait lentement vers l'inconnu. Arpentant une rue plongée dans une pénombre presque effrayante, avec pour seul bruit le claquement de ses pas sur l'asphalte, celui des branches se mouvant dirigées par le vent qui se levait. C'est une rue que je connais, que j'ai visitée bien trop de fois pour en être apeurée, c'est une rue d'ordinaire apaisante ; mais aujourd'hui, c'était l'inconnu, c'était la peur. C'était tout ce qu’elle déteste mais qu’elle recherchait, ce qui attisait sa curiosité, ce qui la piquait à vif, la poussant presque au combat.

Un soir Bruno la laissa devant la porte à peine fermée, lui permettant d'entendre que quelques bruits, signe qu'il cherchait un papier. Il finit par revenir, le regard sombre, évitant habilement le sien. Elle s’aperçut qu’elle ne l’avait jamais vraiment regardé. Elle n’avait jamais vraiment prêté attention au grain de beauté ornant la commissure de ses lèvres ni même à la fine fossette sur sa joue gauche, elle n’avait jamais prêté attention à lui. Uniquement à lui, trop habituée à détailler en souvenir un autre que lui. Il lui tendit une enveloppe vierge de mots et finit par dire lourdement :
- Ne l'ouvre pas ici. Pas... Pas devant moi.
- Bien.
- Je dois...
- Je sais, répondit Ambre avant qu'il finisse sa phrase.
S'avançant peu sûr de lui, il laissa ses lèvres s'aventurer sur son front et y disposa chastement un baiser.
- Prends soin de toi.

Elle ne se souvint pas vraiment de la fin de cette journée ni même de celles qui ont suivi. Cela faisait bientôt une semaine, ou peut-être deux. Elle ne savait plus. Elle ne souvint pas de la date, ni même quel temps il faisait, juste que ce jour là, le monde semblait tourner au ralenti, et elle en orbite, tentant faiblement d'en faire à nouveau partie. Elle se souvint qu’elle n’allait ni bien, ni mal. Elle ne se souvint pas avoir pleuré, ni même ri. Elle se souvint juste avoir n’été que l'ombre d’elle-même... Ne sachant trop quoi faire. Elle déambulait dans une maison vide de Bruno. Laissant son regard se poser sur son lit qu'il avait fait sien, sur son écharpe négligemment posée sur une chaise, sur son bloc-notes. Elle se souvint avoir laissé son esprit partir à l'investigation de quelques réminiscences, lui rappelant trop bien que la cause de cette solitude n'était autre qu’elle. Elle ne se souvint pas avoir souffert, non. Elle ne ressentait plus rien... Et c'était peut-être ça... La faille. Et la lettre était toujours présente... Habilement noyée sous une pile de magazines. Elle était là, la narguant presque. Elle aurait dû l'ouvrir dès son retour, s'empresser de le faire. Espérer une lettre d'amour, suintant de douleur, de nostalgie ou autre. Elle aurait dû, mais lettre était toujours là...

Ambre laissa son regard se poser sur la montagne de revues. Elle devrait, mais elle en était incapable... Elle prit place lourdement sur le canapé, prenant une longue inspiration, ôta un magazine. S’alluma une cigarette, tira quelques lattes puis en ôta un deuxième. Une larme coula alors qu'un troisième laissait place à cette fameuse lettre. Elle la regarda, elle l'appela, lui murmurant de la lire. Lui hurla de ne pas la toucher. Elle était là, à défaut de Robert et de Bruno... Elle aurait dû… Mais que lui restera t-il après cela ? Plus rien. Robert lui avait tout pris, ne lui laissant que les regrets comme amant. Elle aurait dû. Depuis bien longtemps, ouvrir cette lettre... Elle aurait dû effacer les blessures ainsi que son souvenir, ne laissant aucune possibilité à une telle lettre d'exister. Elle aurait dû l'ouvrir et affronter la réalité au lieu de la peindre à son goût. Elle la pris entre ses mains, la détailla sous toutes les coutures, tentant de lire, à travers l'enveloppe, ce qu'elle contenait. Le temps sembla être figé... Elle aurait dû l’ouvrir, la lire et tenter de réparer ce qui s'effritait sous ses yeux...  Elle décacheta l'enveloppe avec soin, comme si elle contenait son cœur déjà bien trop meurtri pour qu’elle ne lui inflige encore quelques blessures. Elle sortit un papier sur lequel quelques phrases avaient été écrites à la va vite.

« Tu as les cartes en main Ambre. Tu peux aller le retrouver et le choisir lui ou rester et me revenir ... Libérée et guérie. Tu as les cartes en main… »

Elle fouilla l'enveloppe, ne comprenant que trop peu ces quelques phrases et en ressortit un billet. Elle avait le choix de retrouver Bruno et faire que le monde dans lequel elle vivait depuis bien longtemps élu domicile devienne réalité ou alors rejoindre Robert et enfin tirer un trait sur eux et sur tous ces démons qu’elle traînait derrière elle depuis tant d'années. Elle avait le choix de l'aimer, de le crier ou se taire et se laisser étreindre par d'autres bras que ceux de Robert. Elle avait le choix parait-il, pourtant, elle se sentait prise au piège... Tout semblait déjà dit, il n'y avait plus rien à ajouter... Il n'y aurait, normalement, plus rien à ajouter. Elle devait se faire à l'idée que ce n'était pas en se créant un monde la hauteur du passé que la vie serait peut-être plus détestable. Elle devait arrêter d'apercevoir Robert, de lui parler... Tout semblait déjà dit. Mais le souvenir de Robert persistait et cet ultimatum n'arrangeait rien. Il n'y avait plus rien à ajouter, pourtant... C’était avec la certitude que rien n'était vraiment terminé que la décision se fit irrévocable.

Elle aurait dû être sûre d’elle. Sentir au plus profond qu’elle avait fait le bon choix. Pourtant elle ne ressentait rien de tout ça. Rien ne pouvait prédire que c'était la bonne solution. Elle voulait dire à Bruno qu’elle ne regrettait pas. Qu’elle avait choisi, et que c'était ce qu’elle devait faire tôt ou tard. Lui confirmant qu’elle était sûre d’elle. Mais elle n’était sûre de rien. Elle avait voulu le rejoindre et être en sécurité dans ses bras et en même temps prendre un avion et reprendre là où tout s’était arrêté. Elle n’était sûre de rien.

Elle avait juste peur...

Et puis, elle reprit le cours de sa vie doucement. Elle reprit l’écriture. Et fit en sorte de guérir partiellement avant de rentrer de nouveau dans la vraie vie. Elle voulait être invincible, ne rien laisser paraître. Faire en sorte que personne ne comprenne et encore moins ne la reconnaisse. Elle voulait être Ambre. Seulement Ambre et en aucun cas celle avec qui avait souffert. Elle s’était caché par nécessité, pour que tout se tasse, que les gens l'oublient si bien sûr ils avaient daigné jadis lui accorder une quelconque importance, mais, pour être honnête, elle avait besoin de cela. Elle avait besoin de faire son deuil, seule. Pleurer des jours entiers sans que personne ne la dérange. Laisser sa tristesse prendre entièrement possession d’elle. Elle avait besoin de cela. Passer par le déni, le refus, la culpabilité, la dépression et finir par l’accepter. Elle avait besoin de vivre ces étapes avec elle-même et d'une certaine manière avec Robert. Et puis, elle a repris une vie normale. Elle avait eu le droit aux sermons de Martine, à tout ce qu’elle avait raté comme possibilité pendant ces quelques mois de silence.

Mais ce fût inévitable. Quelques semaines plus tard , Bruno la retrouva dans son bureau. Elle était plongée dans son nouveau roman quand il débarqua pour lui dire qu’il n’en pouvait plus :
- Je ne sais même plus comment t'appeler. Ambre? Mon amour ? En souvenir de ce que nous avons été ? Laisser planer le doute, ne débuter par aucune formule de politesse ? Te dire que je t'aime alors que ça ne changera rien, te dire que je te déteste et mentir comme tu le fais si bien ? Parler des heures de ce que nous avons vécu pour que les souvenirs t'assaillent ainsi que le regret de me savoir loin ?
- Je suis vraiment désolée… Trop de questions se bousculent dans ma tête…
-  Arrête de te poser ces milliers de questions et assume tes choix. Arrête de cacher ta tristesse. Tu vois je ne sais plus quoi penser de nous… Et je crois que je n'ai jamais vraiment su. Nous vivions dans une sorte de monde qui me plaisait, mais au final c'est à se demander si toi tu n'étais pas dans le tien et moi dans le mien. Je pensais que tout allait, que rien ne pouvait nous détruire, que j'étais assez fort pour me battre contre un être invisible. Contre lui... Je vivais dans un monde où tu m'aimais, où tu te sentais capable de vivre avec moi sans te retourner vers le passé, sans chercher désespérément quelque chose qui pourrait te rattacher à lui. Je pensais que les souvenirs étaient habilement rangés dans un coin de ta mémoire, que tu voyais ta vie ou tout du moins un bout de celle-ci, avec moi. Que tu allais mieux, que je t'aimais comme jamais il ne l'avait fait. Qu'avec moi la douleur n'existait pas, que tout était plus facile et que c'était ce qu'il te fallait. Je vivais dans mon monde et finalement à être trop sur toi, j'ai fini par omettre l'important : j'avais tort.
- Chut, je t’en prie ne dis plus rien…
- Je m'excuse Ambre, oui cela peut te paraître ridicule, c'est toi qui me pousse à partir et pourtant je suis là à me confondre en excuses. Oui je m'excuse, je n'aurais jamais dû me sentir investigué d'une mission, me croire capable de te faire oublier ce Robert que tu aimes à en mourir, penser être capable de panser les blessures suintantes de douleur, me sentir capable de te faire sourire, te donner envie de regarder vers l'avenir, de laisser le passé derrière toi. Je m'excuse d'avoir cru en nous comme tu as cru en moi à une période de ta vie. Je m'excuse de t'avoir aimé bien au-delà des mots. Tu étais ma Ambre. Tu étais celle pour qui j'aurais tout fait, sans aucun regret, sans aucune peur, sans aucune limite, sans aucune retenue. Je t'aime Ambre, bien plus que tu ne peux l'imaginer et je crois que je t'aimerai toujours, quoi qu'il arrive, que nos chemins se séparent ou qu'ils finissent par de nouveau se recroiser.
- Je t’en supplie, pardonne-moi…
- Je ne m’en sens plus capable. Je suis fatigué, à bout. Je ne me reconnais plus. Ce n'est plus moi, ça n'aurait jamais dû l'être. Alors je m'excuse Ambre, pour cette fin, aucunement à la hauteur de ce que j'aurais aimé t'apporter, pour ce silence. Je m'excuse de t'aimer et de vouloir à mon tour partir pour ma survie. Je m'excuse de ne pas être assez fort, de ne plus vouloir me battre. Je m'excuse de t'aimer de la sorte et de n'être bon qu'à partir. J'étais celui qui t'a ramenée à la vie, aujourd'hui je ne suis que celui qui te pousse à la quitter... Il est temps pour moi de tirer ma révérence, d'abdiquer et de n'ajouter qu'une chose... L'amour n'a pas été assez fort. Pas avec moi. Pas contre lui... Il a gagné, j'ai perdu. Soit. J'accepte...
- Ne me laisse pas… Pas comme ça… Je t’en prie, ne pars pas.
- Je n’en ai plus la force, Ambre.

Encore une fois, le souvenir de Robert avait tout foutu en l’air. La seule personne qui l'a aimée venait de la quitter à tout jamais.

Mouna Toujani